Guiseppe Penone à travers l'arte povera (2)

Analyses de quelques oeuvres


Soffio 6, 1978, Terre cuite

158 x 75 x 79 cm


Cette sculpture s’apparente à première vue à une goutte d’eau de taille humaine, ou à une jare immense.
Elle se termine par une sorte de cou, et dont un côté est ouvert : il s’agit de la trace du corps de l’artiste qui, embrassant l’argile, y a laissé l’empreinte de l’instant de sa prise.
Elle représente un corps ; des deux côtés, la sculpture évoque des parties de corps différents. Devant, la « goutte » est creusée puis présente une sorte de fente sur le bas, ce qui évoque la forme d’un sexe féminin. A cet endroit également, les bords laissent apparaître un bouillonnement baroque de formes qui peuvent faire penser à des nuages mais aussi à des boucles de cheveux. Toute cette matière est fragmentée, ce qui donne l’impression que le corps est morcelé, qu’on l’a décomposé.
Cette matière, ces morceaux de terre comme torsadés sur eux-même, exacerbent le côté organique de la sculpture, la mettent en mouvement, la dynamisent.
De l’autre côté de la sculpture, la rondeur rappelle un ventre maternel, et c’est alors comme si on voyait dans le creux de la sculpture l’interieur du ventre de la femme.
Cette sculpture lie la représentation du corps à certains ascpect de la nature. En effet, le titre lui même évoque un souffle pouvant aussi bien provenir du vent, de la mer…que d’une personne. De plus, les endroits torsadés sur les côtés et au milieu rappèlent autant des vagues, de l’écume, que de la matière organique, comme la chair à vif. Cette sculpture semble émerger du sol sur lequel elle est posée, on pourrait penser à quelque chose qui sort de la terre, qui se développe, s’épanouit, comme une plante, mais une plante humaine.
En tant qu’artiste de l’Arte povera, Penone tend à révéler à travers cette oeuvre une présence humaine, sculpture qui rappelle une virginité une pureté de la nature. Il veut intégrer cette présence humaine comme s’il ne faisait que la découvrir, la révéler, comme si elle était apparue toute seule. On a l’impression qu’il veut révéler aux spectateurs qu’à travers la nature a toujours existé une présence, une sensibilité, une culture humaine.
C’est cela qu’il a sûrement essayé de retranscrire dans soffio 6, cette sorte de communion véritable entre l’homme et une nature infinie oubliée.

Pommes de terre, 1977

Cette oeuvre est éphémère. En effet, il s’agit de pommes de terre anthropomorphe, en fait elles sont à l’image de Penone lui-même, elles ont été modifiées pour que son visage apparaisse. Il a donné la forme souhaitée au moment où les tubercules des légumes grossissaient, (en les mettant dans des moules faits à son visage ; en poussant, elles prenaient sa forme) puis en a fait d’autres en bronze pour garder son oeuvre intacte (en plus des photographies). C’est l’image d’un homme que Penone donne à ses pommes de terre puisque c’est son propre visage qu’il a d’une certaine manière sculpté dans ce fragment de nature.
Il a voulu en fait révéler quelque chose de caché, masqué, quelque chose d’inscrit dans la nature, le paysage, des signes inscrits dans la « mémoire » des matières végétales et organiques. Ces images cachées, il les provoque, les moule, les sculpte, pour les faire survenir à la réalité. Pour lui, la nature est ancrée dans les signes d’échanges l’homme et la matière naturelle: il veut fabriquer les marques, les empreintes de l’homme dans la nature, pour montrer que c’est l’homme qui est au centre du paysage, pour dénoncer cela aussi, peut être.
Pour cela, il travaille à travers une approche qui s’inspire du travail de la nature : ses pommes de terre semblent être naturelles et non retouchées, on a l’impression que c’est réellement un visage en forme de pomme de terre (et non une pomme de terre qui possède un visage), comme si le légume s’humanisait, devenait vivant et sensible, dès sa sortie de terre. Penone a donc provoqué cette apparition, la rencontre du végétal simple et de la présence humaine. Ce geste rend l’oeuvre poétique, imaginaire, presque prophétique. La sensibilité de l’artiste cherche à mettre en évidence dans les espaces sans culture (humaine), des signes profonds de la présence, voire du destin de l’homme.
Enfin, cette oeuvre montre la métamorphose que le temps opére sur la matière, humaine ou végétale.

Tre Paesaggi (Sentier de Charme), 1986 , bronze et charme, 1,80 × 5 × 0,60 cm

<!– @page { margin: 2cm } P { margin-bottom: 0.21cm } -

collection FRAC Bretagne
(Fonds régional d’art contemporain)
acquisition, installation, 1986

Giuseppe Penone dresse dans le jardin trois sculptures anthropomorphes en bronze enserrant des végétaux. Ces personnages, d’une hauteur d’1,50 mètre environ, sont disposés en cercle (de 4 mètres de diamètre) et fixés sur des plots de béton entièrement enfoncés dans le sol. Ils sont installés selon trois positions différentes : l’un est debout, l’autre agenouillé et le troisième allongé.

La même année, l’artiste réalise une sculpture similaire pour la ville de San Rafaele en Italie.

Giuseppe Penone, on l’a vu, appréhende la nature comme matériau premier de la sculpture. Ici elle est partie intégrante de l’oeuvre et le geste sculptural de l’artiste exerce une contrainte sur la nature sans empêcher cependant la croissance de l’arbre. Une relation au temps s’élabore donc ici par la présence de ce végétal dont le rythme de croissance obéit à un autre temps vital que le nôtre. L’autre matériau : le bronze, est choisi pour ses propriétés. L’auteur dit qu’il construit ses sculptures en bronze comme « des gestes végétaux, comme si c’étaient des végétaux qui produisaient la sculpture. » Il ajoute : « Si j’ai utilisé ce matériau c’est parce qu’il est une fossilisation idéale du végétal. Le bronze a ses racines dans une culture qui est l’animisme et je ne peux penser qu’elle ait utilisé des techniques qui n’étaient pas en liaison avec la brutalité de la nature. Enfin c’est un matériau qui, si on le laisse à l’extérieur, à toutes les intempéries, prend une oxydation dont l’aspect est très similaire à celui de la feuille ou du fût des arbres. »A propos du titre, Penone souligne l’ambiguïté du mot paysage. « C’est un mot ouvert : tout peut être paysage. Il ne se réfère pas seulement à un aspect naturel… Presque tout les paysages que l’on peut voir sont une création de l’homme et de son travail. Tout ce qu’on voit dans la nature, c’est déjà reproduit, anthropomorphe, c’est déjà un problème culturel. J’utilise aussi ce mot « paysage » pour indiquer le problème de l’échelle : La question de l’anthropomorphisme me préoccupe dans la mesure où l’homme n’a qu’une capacité très limitée à reconnaître les formes. Il n’arrive pas à imaginer quelque chose qui ne soit pas une référence à son corps… La réalité de l’art a été fondée le plus souvent sur l’idée de poser l’échelle de l’homme en relation à son environnement. »


Rovesciare i propri occhi, (retourner ses propres yeux), 1970


Sur une photographie, le visage de l’artiste porte des lentilles de contact opaques, leur surface externe formant deux petits miroirs. Penone retourne l’extérieur, comme un gant ; son corps devient sculpture. Il confronte brutalement l’artiste et le spectateur. Leurs yeux pourraient se rencontrer directement sans passer par le tableau peint. Mais cette rencontre est rendue impossible par le fait que le spectateur se trouve face à sa propre représentation dans le miroir des lentilles. Celles-ci prennent un sens symbolique par rapport à l’histoire de l’art fondée, depuis le Quattrocento, sur la prééminence du regard : Alberti a d’ailleurs affirmé que «le tableau devait être une fenêtre ouverte sur le monde». Mais les lentilles symbolisent une certaine négation de ce regard. Rappelons la phrase de David Friedrich : «Clos ton œil physique afin de voir d’abord ton tableau avec l’œil de l’esprit…»
Penone s’aveugle à la lumière des choses. «en portant ces lentilles, je deviens aveugle», il se sépare de tout. Il pose la question du regard intérieur.
Cette œuvre indique que pour Penone, la vue n’est pas le sens premier. Le toucher, l’odorat, l’ouïe et même le goût occupent, pour lui, une place égale dans l’exploration du monde sensible. (ce qui rappelle le rapport au monde des aveugles) Plusieurs de ses dessins représentent soit les yeux couverts de lentilles-miroirs au milieu d’une série d’arbres captée dans une des lentilles, soit le visage muni de lentilles absorbé dans la végétation qu’elles reflètent. La tête est parfois aussi «végétalisée» : grandit-elle au milieu des arbres ou les arbres prennent-ils racines dans cette tête humaine ?
Beaucoup d’artistes travaillent sur la cécité (exemple: Boetti: i vedenti, petits trous dans une plaque de marbre, Matisse dessinait en aveugle, Brancusi: sculpture pour aveugle).


Bibliographie :

- Il y a eu une exposition de Giuseppe Penone au Centre Georges Pompidou en 2004 (rétrospective, Du 21 avril au 23 août 2004)
- Giuseppe Penone, catalogue de l’exposition, Editions du Centre Pompidou, 2004
- Germano Celant, Giuseppe Penone, trad. A. Machet, Milan-Paris, Electa, 1989.
- Georges Didi-Huberman, Etre crâne. Lieu, contact, pensée, sculpture, Les Editions de Minuit, 2000.
- Giuseppe Penone, Spoglia d’oro su spine d’acacia, a cura di Daniela Lancioni, Spazio per l’arte contemporanea, Tor Bella Monaca Roma, 2002.
- Respirer l’ombre / Giuseppe Penone ; trad. de l’italien par Mireille Coste , Paris : École nationale des beaux-arts, 2000.

Share
Posted in Critiques d'arts / Expos | Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>